Le 14 février 1945, à bord du USS Quincy ancré dans le Grand Lac Amer du canal de Suez, Franklin D. Roosevelt rencontre le roi Abdulaziz Ibn Saud. De cette rencontre naît l’un des pactes fondateurs de la géopolitique contemporaine. Les États-Unis garantissent la sécurité de la maison Saoud, et Washington obtient en échange un accès privilégié au pétrole saoudien libellé en dollars. Pendant près de huit décennies, cette équation structure l’ordre moyen-oriental. Bases militaires, guerres régionales, alliances monarchiques et architecture financière reposent sur ce contrat implicite.

Mais le 28 février 2026, lors des opérations coordonnées Epic Fury côté américain et Roaring Lion côté israélien, l’Ayatollah Ali Khamenei est tué dans des frappes massives sur sa résidence officielle. Avec lui tombent le major général Mohammad Pakpour, commandant en chef de l’armée de terre du CGRI, le général Aziz Nasirzadeh, ministre de la Défense, et Ali Shamkhani, conseiller militaire du Guide. C’est une véritable décapitation fonctionnelle d’État, théorisée et exécutée avec une froideur méthodique que seule une doctrine stratégique mûrement formulée pouvait produire.
Le Pacte du Quincy n’a pas disparu ce jour-là. Il s’est transformé en quelque chose de radicalement différent. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter aux architectes intellectuels de cette transformation, aux structures économiques qui rendaient l’Iran intolérable pour l’ordre libéral, à l’histoire millénaire d’un peuple kurde instrumentalisé une fois de plus, et enfin à la question qui surplombe tout : pourquoi les États-Unis peuvent-ils se permettre, pour la première fois depuis 1945, de liquider un théâtre moyen-oriental sans plan de reconstruction ?
Global Compute retrace le cheminement analytique complet qui mène à cette conclusion. De la doctrine de Wess Mitchell à la mort de Shamkhani, du Setad iranien aux réacteurs à fusion de Cambridge, l’histoire que nous racontons ici est celle du basculement le plus silencieux et le plus radical de notre époque.
Les architectes de la liquidation

Pour comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient depuis 2025, il faut d’abord comprendre deux hommes que les médias mainstream citent peu, mais dont les idées gouvernent les décisions stratégiques américaines sous Donald Trump.
Wess Mitchell est l’ancien sous-secrétaire d’État aux Affaires européennes et eurasiennes sous la première administration Trump. Elbridge Colby est l’actuel Under Secretary of Defense for Policy. Ensemble, ils ont co-fondé la Marathon Initiative, un think tank dont la doctrine centrale peut se résumer en une phrase ”les États-Unis ne peuvent pas combattre sur tous les fronts simultanément, et la Chine est le seul adversaire qui mérite une concentration totale des ressources”.
Le livre de Mitchell, Great Power Diplomacy, est le manuel de cette doctrine. Il ne parle pas de valeurs, de démocratie, ni de droits de l’homme. Il parle de séquençage, de ressources limitées, de théâtres à prioriser et de théâtres à fermer. Dans ce cadre, le Moyen-Orient est un théâtre à fermer.
“La diplomatie sert à réorganiser le pouvoir dans l’espace et dans le temps. La violence est un instrument de réorganisation, pas une fin.” Wess Mitchell

Mitchell construit sa doctrine sur des cas impériaux historiques. Venise, qui ne pouvait pas combattre simultanément l’Ottoman à l’est et les puissances terrestres italiennes à l’ouest, pratiquait la diplomatie de séquençage. Elle négociait des trêves coûteuses non par faiblesse, mais pour libérer ses vaisseaux vers d’autres théâtres. Rome gérait ses frontières non en les conquérant toutes, mais en épuisant les adversaires périphériques jusqu’à ce qu’ils acceptent une relation de client.
Bismarck est l’exemple central. Après Sadowa en 1866, il n’a pas détruit l’Autriche. Il a arrêté la guerre à son maximum d’utilité stratégique, imposé une paix modérée, et transformé l’Autriche vaincue en client utile. La leçon mitchellienne est celle-ci : un ennemi détruit ne sert à rien. Un ennemi humilié mais fonctionnel devient un levier.

Ce que Mitchell décrit comme théorie historique, la Maison-Blanche de Trump le met en pratique depuis 2025. Mitchell aborde la diplomatie avec une logique de séquençage. L’Iran doit être neutralisé avant que Washington ne pivote vers l’Indo-Pacifique. L’Arabie Saoudite doit normaliser avec Israël pour stabiliser la région pendant ce pivot. Les proxies iraniens doivent être décapités pour que le théâtre ne se rallume pas et ensuite Taïwan. Aujourd’hui, le Moyen-Orient n’est plus un objectif, mais un obstacle à lever.
La chute d’Assad
En décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre après treize années de guerre civile. Ahmed al-Sharaa, ancien leader du groupe Hay’at Tahrir al-Sham, prend le pouvoir à Damas. Ce basculement affaiblit l’axe de la résistance de la République islamique et de son corridor logistique vital vers la méditerranée. Sans compter que le proxy au Liban le Hezbollah a perdu son chef Nasrallah et mise à mal par Israël dans l’opération des bipeurs. Sans la Syrie, le pont terrestre reliant l’Iran au Liban s’interrompt. Le Hezbollah se retrouve isolé de sa chaîne d’approvisionnement en armes. Les proxies régionaux perdent leur infrastructure de transit.

Fait révélateur de la hiérarchie des priorités américaines, les États-Unis ont froidement abandonné leurs alliés de longue date, les Forces démocratiques syriennes à majorité kurde, au profit d’une stabilisation de l’État central syrien post-Assad. L’envoyé spécial Tom Barrack a justifié cet abandon par l’expiration de la mission anti-État islamique des FDS. Dans la langue du séquençage impérial, cela signifie que les Kurdes avaient été utiles, mais plus maintenant. Ce précédent d’instrumentalisation et d’abandon allait hanter les planificateurs kurdes iraniens quelques mois plus tard, au moment où Washington se retournerait vers eux avec une nouvelle demande.
Parallèlement à la transformation syrienne, le plan de paix de Gaza, signé à Charm el-Cheikh en octobre 2025 et entériné par la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU, remplissait sa fonction géopolitique première : réaligner les États sunnites du Golfe sur les priorités américano-israéliennes, isolant diplomatiquement l’Iran avant le déclenchement des hostilités directes. Le Board of Peace présidé par Trump, incluant Marco Rubio, Steve Witkoff, Jared Kushner et Tony Blair, était moins une architecture de paix qu’un dispositif de consolidation de coalition anti-iranienne.
L’Axe de bouleversement

En juillet 2025, le Center for a New American Security publie ce rapport de 35 pages. Le financement vient de l’U.S. European Command. Ce détail n’est pas anodin. Un rapport financé par l’appareil sécuritaire américain et habillé en recherche indépendante est, au sens foucaldien, une production savoir-pouvoir. La Machine nomme ses ennemis, cartographie leurs liens, et produit ainsi la légitimité intellectuelle de ses propres opérations. La formulation choisie, axis of upheaval, réduit les revendications structurelles de souveraineté de ces États à une psychologie du ressentiment. L’ordre lui-même n’est jamais interrogé.
Mais derrière la rhétorique libérale du rapport se cache une description factuelle d’une précision redoutable. La Russie reçoit 60% des composants étrangers de ses armes de Chine. L’Iran fournit des drones Shahed dont la technologie transite via la Russie vers la Corée du Nord et la Chine. Moscou fournit à Pékin du renseignement géospatial et des technologies de sous-marins silencieux. La Corée du Nord a déployé entre 10 000 et 12 000 troupes dans la région de Koursk et livré des millions d’obus d’artillerie. En 2024, la Russie et la Chine ont mené 14 exercices militaires conjoints, un record.
Ce passage est capital. Le rapport lui-même admet que ce qui unit l’axe n’est pas un projet commun mais une négation commune. Ils savent ce qu’ils rejettent. Ils ne savent pas ce qu’ils construisent. La Chine n’est pas dans cet axe par désespoir. Elle y est par calcul de position. Elle fournit les composants qui permettent à la Russie de tenir en Ukraine, donne une couverture diplomatique à l’Iran et à Pyongyang, et absorbe les technologies militaires que le théâtre ukrainien génère comme laboratoire d’apprentissage. Pendant que ses partenaires s’épuisent, la Chine observe, apprend et conserve ses forces. Elle est l’architecte silencieux d’une division du travail militaro-technologique dont elle tire tous les bénéfices sans en payer les coûts.
On peut observer 2 types de résistance à l’ordre libéral qui se dégagent de cette analyse ; le premier est la résistance par la négation, le second est la résistance par la substitution. D’une part, la résistance par la négation est formée de l’Iran, la Russie et la Corée du nord. ce groupe bloque, contourne, perturbe, produit des drones, des missiles et des réseaux de l’ombre. Cette stratégie est efficace tactiquement, épuisante mais sans issue computationnelle. D’autre part, la résistance par substitution est la stratégie de la Chine, qui vise à construire une architecture alternative de semiconducteurs, de standards, d’infrastructures numériques à l’ordre Occidentale. Et si les États-Unis désigne la Chine comme ennemi structurel c’est parce qu’elle construit une souveraineté computationnelle si crédible, qu’ils y voient un rapport existentiel.
L’anomalie iranienne
Un aspect frappant du récit médiatique consiste à dépeindre l’Iran comme un régime purement théocratique, archaïque, islamiste et, par conséquent, irrationnel à cause de la répression violente contre les femmes pour le simple fait d’ôter leur voile. Cette lecture superficielle, que l’on pourrait qualifier de “niveau 1”, occulte les dynamiques structurelles bien plus complexes à l’œuvre.
En réalité, l’Iran est un État hautement technocratique, doté d’une ingénierie financière capable d’utiliser les outils du libéralisme capitaliste pour assurer sa survie, tout en refusant obstinément la soumission symbolique à l’ordre international dirigé par Washington. C’est cette compétence technique combinée à son insubordination normative qui en faisait une anomalie systémique intolérable.
Pour comprendre pourquoi l’Iran résiste depuis quarante-cinq ans à la pression américaine, il faut comprendre son architecture économique réelle, celle qui n’apparaît dans aucun rapport du FMI. Trois structures dominent l’économie du régime :
- le Setad est un fonds souverain non officiel, directement contrôlé par Ali Khamenei, estimé à 95 milliards de dollars. Il est non imposable, non auditable, et couvre l’énergie, les télécommunications, la finance et la pharmacie,
- les Bonyads, fondations para-étatiques islamiques, représentent environ 60% de l’économie iranienne,
- le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI) contrôle entre 33 et 40% du PIB via son bras économique, Khatam al-Anbiya.

Ce triangle Setad-Bonyads-CGRI crée une économie parallèle qui permet au régime de survivre aux sanctions générales, lesquelles punissent la population et renforcent la cohésion nationale autour du pouvoir, sans jamais toucher à l’argent des gardiens. Khamenei opérait comme le PDG d’un conglomérat militaro-religieux échappant à l’audit du gouvernement civil. Ses boucles de rétroaction étaient simples – toute pression externe déclenchait une injection de rente issue du Setad pour payer les milices, rétablissant l’homéostasie du système.
Exemple, octobre 2025 est le mois où la synchronicité de la doctrine mitchellienne devient lisible à l’oeil nu. Le plan de paix de Gaza est signé à Charm el-Cheikh. L’isolement diplomatique de l’Iran est acté sur papier. Et la même semaine, le gouverneur de la Banque centrale iranienne annonce la dissolution de Bank Ayandeh, établissement fondé en 2012, 270 agences dans le pays, pertes accumulées de 4,5 milliards d’euros, ratio de solvabilité tombé à -600%. Plus de 90% de ses fonds avaient été alloués à des parties liées à la banque elle-même, selon les données publiées à sa dissolution.
Le détail qui révèle la mécanique profonde est que Sepah Bank, qui gère les salaires des militaires iraniens, figurait parmi les établissements en difficulté critique au même moment. Le taux d’inflation officiel atteignait 48,6%. Le rial avait perdu près de la moitié de sa valeur en un an. Dans les rues de Kermanshah, des retraités manifestaient en scandant “vous avez pillé l’Iran et nous avez laissés dans le dénuement.”
Quand la banque des militaires vacille, le mécanisme de paiement des gardiens est menacé. Et un régime qui ne peut plus payer ses gardiens n’est plus un régime. La strangulation financière externe et la décomposition interne du capitalisme de connivence se rejoignent au même moment. La vraie guerre se passe dans les bilans des banques de Téhéran.
Pour maintenir les secteurs pétroliers et financiers sous la pression maximale des sanctions, le régime avait coopté une classe de technocrates possédant une expertise occidentale pointue. Mohammad Javad Zarif, ancien ministre des Affaires étrangères, titulaire d’un doctorat de l’Université de Denver. La fratrie Larijani, dont le théoricien Mohammad Javad Larijani détient un doctorat en mathématiques de Berkeley. Des réseaux de sociétés de façade aux Émirats arabes unis recevaient les paiements des acheteurs asiatiques et utilisaient ces fonds pour payer directement les fournisseurs étrangers de l’Iran.
L’exportation des hydrocarbures s’appuyait sur des centaines de navires dissimulant leur identité par des techniques de falsification de position, vendant le pétrole avec décote aux raffineries indépendantes chinoises. Des bureaux de change formaient un hawala (un système traditionnel de paiement informel) industriel pour contourner SWIFT. L’Iran était devenu l’artère centrale de l’Axe du Bouleversement, offrant à la Russie isolée son corridor INSTC de Saint-Pétersbourg à Mumbai via la Caspienne, et à la Chine une alternative terrestre au détroit de Malacca.
C’est précisément pour cette raison que les frappes militaires seules ne peuvent pas faire plier l’Iran. La vraie guerre est dans les registres de propriété du Setad, dans les comptes bancaires de Dubaï, dans les cabinets d’avocats de Genève. Mais pour engager cette guerre financière chirurgicale, Washington a besoin de la coopération des monarchies du Golfe qui maintiennent en sous-main des circuits commerciaux avec Téhéran. Et presser trop fort ses vassaux financiers revient à les pousser vers d’autres protecteurs. C’est exactement ce qui s’est produit.
Le vassal veut un autre souverain

En juin 2025, les opérations Rising Lion (Israël) et Midnight Hammer (USA) frappent les installations nucléaires iraniennes, dégradant partiellement les sites d’enrichissement de Fordow et Natanz. Khamenei, protégé dans un bunker sécurisé, maintient la cohérence du commandement. L’Iran riposte. Le régime tient. La première vague n’a pas suffi.
Mais le message adressé aux vassaux du Golfe a été reçu. Les monarchies de l’Arabie Saoudite, des Émirats, de la Jordanie et de Bahreïn ont externalisé leur sécurité au souverain impérial américain. Une démonstration de puissance rappelle que la garantie reste crédible. Les frappes sont simultanément un message à Téhéran et un sacrement de renouvellement du contrat de vassalité pour les monarchies du Golfe.
Mais le 9 septembre 2025, une frappe israélienne sur Doha, résidence de dirigeants du Hamas au Qatar, provoque une onde de choc que Washington ne contient pas. Le mutisme américain face à cette frappe est perçu par chaque capitale du Golfe comme une faille stratégique. La question que chaque dirigeant se pose en silence devient “si Israël peut frapper Doha avec couverture américaine tacite, qu’est-ce qui nous protège contre Israël lui-même ?”.
L’Arabie Saoudite n’attend pas la réponse. Le 17 septembre 2025, elle signe un traité de défense mutuelle avec le Pakistan incluant une dimension nucléaire. Beaucoup ne le savent pas, mais l’Arabie Saoudite a largement contribué au financement du programme nucléaire pakistanais. Ce traité est le retour sur investissement de décennies. Riyad touche son dividende nucléaire et signifie à Washington que la relation exclusive est terminée. Le pacte de Quincy ne semble pas mort pour autant, juste qu’il est moins exclusif.
Le silence de Washington face à cet accord dit tout. Il signifie non pas l’abandon de la région, mais l’acceptation tacite d’une architecture sécuritaire régionale plus distribuée, moins contraignante pour des ressources américaines qui doivent se concentrer ailleurs. Ce silence n’est rendu possible que par une réalité que peu d’analystes formulent clairement : le pétrole saoudien perd son caractère stratégiquement irremplaçable pour les États-Unis.
Et la question Kurde ?
Le 22 février 2026, six jours avant les frappes qui tueront Khamenei, cinq factions majeures de l’opposition kurde iranienne annoncent la création de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien. Cette coalition, formée après huit mois de négociations intensives, rassemble des spectres idéologiques variés qu’un siècle de marginalisation n’avait jamais réussi à unifier.
Le PDKI, Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, dirigé par Mustafa Hijri, est le mouvement historique fondé en 1945, d’orientation social-démocrate, disposant d’une base de loyauté profonde dans le Rojhelat et de vastes réseaux diasporiques. Le PJAK, Parti pour une vie libre au Kurdistan, dirigé par Siamand Moeini, partage des racines idéologiques avec le PKK turc et a été responsable d’environ 70% des attaques contre les forces iraniennes entre 2014 et 2025, apportant une expérience de combat asymétrique forgée en Syrie et en Irak. Komala, mené par Abdullah Mohtadi, mouvement d’origine communiste recentré sur la justice sociale et le fédéralisme. Le PAK, Parti de la liberté du Kurdistan, mouvement indépendantiste armé ciblé par des frappes de missiles iraniens à Erbil juste avant la coalition. Et l’Organisation Khabat, d’inspiration islamique fondée en 1980, ajoutant une dimension de légitimité religieuse à l’alliance.

Démarrons déjà par le commencement, qui sont les kurdes ?

Les Kurdes, groupe ethnique iranien historiquement établi dans le système montagneux du Zagros et l’extension orientale du Taurus, portent dans leur mémoire collective des siècles de fracturation impériale. La bataille de Tchaldiran en 1514 marque un tournant décisif : les tribus kurdes sunnites se rallient à l’Empire ottoman contre la Perse safavide chiite, scindant durablement le Kurdistan entre deux empires. Entre 1598 et 1601, le Shah persan Abbas Ier déporte environ 45 000 familles kurdes vers le Khorasan pour créer un glacis défensif, utilisant la démographie comme arme de guerre.
Le traumatisme fondateur de la modernité kurde est le Traité de Sèvres de 1920, qui prévoyait explicitement la création d’un Kurdistan autonome. Le rejet de ce traité par Mustafa Kemal Atatürk et son remplacement par le Traité de Lausanne en 1923 effacent toute mention d’un État kurde, répartissant la population entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. Ce jour-là naît le péché originel des relations entre les Kurdes et les puissances occidentales : la promesse faite et brisée.
En Iran, l’éphémère République de Mahabad de 1946, soutenue par les Soviétiques et dirigée par Qazi Muhammad, est brutalement écrasée par l’armée iranienne, son leader pendu en 1947. Après la révolution islamique de 1979, les factions kurdes iraniennes mènent des insurrections sévèrement réprimées, forçant leurs dirigeants à l’exil au Kurdistan irakien.
C’est avec cette blessure que les dirigeants kurdes abordent l’offre américaine de 2026. Ils ne sont pas naïfs. L’administration Trump et la CIA, via des contacts directs avec Masoud Barzani et Bafel Talabani, leaders du Kurdistan irakien, et Mustafa Hijri du PDKI, planifient d’armer ces factions pour mener une offensive terrestre à l’intérieur de l’Iran. L’objectif tactique est de saturer le CGRI en ouvrant un front occidental kurde pendant que les frappes décapitent le commandement central.
Pour les États-Unis, les Kurdes constituent une avant-garde cynique, un instrument tactique visant à épuiser les Gardiens de la Révolution. Pour les dirigeants kurdes, instruits par la tragédie diplomatique, cette mécanique est parfaitement lisible. Le spectre de décembre 2024 en Syrie, où Washington a brusquement abandonné les FDS pour pactiser avec le gouvernement d’Ahmed al-Sharaa, hante chaque réunion de planification. Le précédent de 1923 aussi. Et celui de 1947. Et celui de 1991, quand les Kurdes irakiens s’étaient soulevés à l’appel de George H.W. Bush avant d’être abandonnés aux représailles de Saddam Hussein.
Cette posture, désignée par les cercles de sécurité comme la Troisième Voie, consiste à ne s’aligner inconditionnellement ni sur le régime des mollahs qui les opprime, ni sur les forces d’attaque américano-israéliennes dont les motivations sont perçues comme purement utilitaristes. Des figures comme Amanj Zebaii et Siamand Moeini font preuve d’une extrême prudence quant au déclenchement de l’offensive. Les Kurdes savent qu’une avancée militaire sur un territoire de 125 000 km² sans garantie de couverture aérienne américaine pérenne pourrait les exposer à une annihilation physique si l’État iranien parvient à se consolider sous la forme d’une junte militaire. De surcroît, l’implication kurde provoque l’ire d’Ankara, qui considère toute habilitation militaire kurde à ses frontières comme une ligne rouge absolue.
La troisième voie est ainsi la formulation politique d’une lucidité acquise dans la douleur. On participe mais on prend garde à ne pas se laisser consommer. On avance même dans la trahison. Et on attend qu’une fenêtre stratégique s’ouvre.
L’État-Garnison
Le 28 février 2026, l’opération Epic Fury franchit le Rubicon. La décapitation fonctionnelle de l’État iranien est accomplie. La riposte iranienne, opération True Promise IV, implique des tirs de missiles balistiques sur Israël et des attaques sur les bases américaines au Bahreïn, au Qatar, aux Émirats et en Arabie Saoudite. Mais loin de rallier le monde arabe à la cause iranienne, ces frappes consolident la coalition sunnite de facto autour d’Israël et des États-Unis. Les rues iraniennes, dans une ironie que le régime n’aura pas le temps de traiter, sont le théâtre de manifestations de liesse inédites célébrant la mort du Guide, révélant la rupture complète entre le régime et sa société civile.
Dès le 1er mars 2026, un Conseil intérimaire de direction se forme, comprenant le clerc ultraconservateur Alireza Arafi, le président Masoud Pezeshkian et le chef du pouvoir judiciaire Gholam-Hossein Mohseni-Eje’i. Ali Larijani tente d’incarner une figure de ralliement pragmatique en multipliant les appels à l’unité nationale.
Mais la réalité matérielle pointe vers une autre trajectoire. La destruction du nœud régulateur central qu’était Khamenei modifie la nature même du système iranien. Les boucles de rétroaction négative qui assuraient l’homéostasie du régime, la redistribution des rentes du Setad pour payer les milices et amortir les pressions, disparaissent avec lui. Le système entre dans une dynamique de rétroaction positive destructrice. Les frappes chirurgicales détruisent les hubs logistiques. L’incapacité financière à satisfaire les réseaux clientélistes provoque des désertions au sein de l’appareil sécuritaire. Les insurrections périphériques, kurde à l’ouest et baloutche à l’est avec la Balochistan Liberation Army qui a lancé l’opération Herof II en janvier 2026, s’engouffrent dans ce vide. Le CGRI doit mobiliser ses réserves vers Kermanshah et Saravan simultanément, dégarnissant le centre du pays et libérant la contestation urbaine dans les mégalopoles persanes.

Pour éviter un effondrement fractal de type syrien, les échelons intermédiaires du CGRI vont inévitablement marginaliser l’establishment clérical dysfonctionnel. Le système mute vers ce que les analystes nomment un Garrison State (Le Garrison State, concept formulé par Harold D. Lasswell en 1941, désigne un État où la société entière est organisée autour de la sécurité et de la préparation à la guerre, donnant le pouvoir dominant aux militaires et aux spécialistes de la violence), une junte militaire autocratique absorbant les immenses richesses des Bonyads pour financer une survie purement institutionnelle, débarrassée du fardeau de la rhétorique théocratique panislamique. Ce n’est pas la mort de l’État iranien. C’est sa métamorphose contrainte vers un modèle militariste d’auto-préservation.
Le compute

Et pourtant, derrière toute cette violence, il y a une question énergétique et technologique qui donne sa véritable cohérence à cette séquence d’événements.
Dans la géopolitique contemporaine, la puissance dépend de l’interaction entre trois infrastructures fondamentales : l’énergie, le calcul et les réseaux. Le compute repose sur une consommation énergétique massive et croissante. Les centres de données représentent déjà entre 2 et 3% de la consommation électrique mondiale selon l’Agence Internationale de l’Énergie, une part destinée à tripler d’ici 2030 avec la généralisation de l’IA. La question énergétique est donc centrale non par tradition géopolitique héritée du siècle passé, mais parce qu’elle conditionne directement la capacité computationnelle des États.
Les États-Unis concentrent environ 65% des capitaux privés mondiaux dans la fusion nucléaire, avec 28 sociétés actives selon la Fusion Industry Association. Commonwealth Fusion Systems à Cambridge, Massachusetts cumule 2,9 milliards de dollars levés avec Google, Eni et le MIT. Helion Energy à Everett, Washington a signé avec Microsoft un accord de livraison de 50 mégawatts d’ici 2028. Sam Altman, fondateur d’OpenAI, finance directement Helion. Ce détail dit tout. Le fondateur de la plus grande IA du monde finance la fusion nucléaire parce qu’il sait que la prochaine contrainte de son industrie n’est pas le silicium ni le code, c’est l’énergie. Zap Energy à Seattle est soutenu par Chevron et Shell. Les pétroliers financent leur propre obsolescence.
La fusion nucléaire ne transformera pas l’ordre énergétique mondial avant plusieurs décennies. Mais elle révèle dès aujourd’hui une direction stratégique claire. L’énergie devient l’infrastructure du compute. Et le combustible de la fusion ne se trouve pas sous le sable saoudien. Le deutérium est extrait de l’eau de mer. L’hélium-3 est sur la Lune. La réalité géologique explique pourquoi Washington peut se permettre de laisser l’Arabie Saoudite diversifier ses protecteurs sans catastrophisme et sans compter que les États-Unis unis sont devenus premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz, issue de la révolution des hydrocarbures de schiste dans les années 2000.
L’Indo-Pacifique

Le centre de gravité stratégique mondial se déplace vers l’Indo-Pacifique pour une raison fondamentalement technologique. C’est là que se concentrent les infrastructures computationnelles critiques de la planète.
TSMC à Taïwan produit plus de 90% des semiconducteurs les plus avancés du monde, en dessous de 5 nanomètres. Toute l’IA mondiale, tous les systèmes d’armes avancés, tous les smartphones tournent sur des puces taïwanaises. ASML aux Pays-Bas fabrique les machines de lithographie EUV sans lesquelles aucune puce de ce niveau ne peut être produite. Le Japon domine plusieurs segments critiques des matériaux de précision. La Corée du Sud, via Samsung et SK Hynix, contrôle une large part de la mémoire électronique mondiale.
L’Inde émerge progressivement comme une quatrième force dans cette géographie. Avec 1,4 milliard d’habitants, une diaspora technologique parmi les plus influentes du monde et des investissements croissants dans les semiconducteurs et l’IA, elle représente à la fois un marché, un réservoir de compétences et un acteur stratégique en formation dans la compétition computationnelle. Sa politique de non-alignement actif lui permet de négocier simultanément avec Washington, Moscou et Pékin, une posture qui rappelle les grandes puissances tierces du 20ème siècle, adaptée à la logique du Compute.
Dans cette géographie, Taïwan occupe une position d’infrastructure critique mondiale dont la signification dépasse celle d’un État-nation classique. Sa capture par la Chine aurait des conséquences comparables à la perte simultanée des principales routes pétrolières du 20ème siècle, une disruption non seulement militaire mais civilisationnelle pour toutes les économies intégrées dans l’ordre computationnel occidental. C’est pour cette fenêtre, 2027-2030, que tout le séquençage moyen-oriental a été conçu.
Conclusion
La géopolitique du 21ème siècle peut être lue à travers un triptyque : énergie, calcul, réseaux. Les États qui maîtrisent ces trois infrastructures structurent l’ordre mondial. Les autres s’y adaptent ou en sont les variables d’ajustement.
Il y a une ironie profonde dans le fait que la transformation de l’empire pétrolier américain au Moyen-Orient soit causée non par ses adversaires militaires, non par les Gardiens de la Révolution ou les Houthis, mais par des physiciens du plasma à Cambridge, Massachusetts et par des ingénieurs de fusion à Everett, Washington. Mitchell avait raison sur la méthode. Le séquençage impérial qu’il théorise décrit avec précision la mécanique de la transition américaine. Mais la méthode est au service d’une vision du monde qui n’intègre pas encore entièrement la discontinuité énergétique et computationnelle qui vient. Il séquence des théâtres dans un monde où le pétrole compte encore. Dans le monde qui se construit, celui de la fusion à long terme, du compute ubiquitaire, de l’IA comme infrastructure de base, les théâtres eux-mêmes seront redéfinis.
Le Pacte du Quincy symbolisait une époque où le pétrole déterminait la hiérarchie des puissances. Ce qui émerge repose sur une infrastructure différente. Et dans cet ordre, la question centrale n’est plus seulement qui contrôle les ressources naturelles. Elle devient : qui contrôle les architectures technologiques qui transforment l’énergie en puissance computationnelle.
Et pour les États, les peuples, les régions qui ne maîtrisent aucune de ces couches, ni les puces, ni l’énergie du calcul, ni les standards, ni les données, la question n’est pas de savoir de quel côté ils vont choisir. La question est de savoir avec quelle capacité de négociation ils entreront dans l’ordre qui vient. Les Kurdes le savent mieux que quiconque. Ils ont survécu à Sèvres, à Mahabad, au Rojava. Leur Troisième Voie c’est la leçon la plus dure que l’histoire puisse enseigner à un peuple. Les empires ne poursuivent pas la justice. Ils poursuivent la stabilité de leur architecture de puissance.
SOURCES ET RÉFÉRENCES
Wess Mitchell, Great Power Diplomacy, Princeton University Press, 2023.
Elbridge Colby, The Strategy of Denial: American Defense in an Age of Great Power Conflict, Yale University Press, 2021.
Andrea Kendall-Taylor et Nicholas Lokker, The Axis of Upheaval: Gauging the Growing Military Cooperation Among Russia, China, Iran, and North Korea, CNAS, juillet 2025. Financé par le Russia Strategic Initiative, U.S. European Command.
Le Monde, “L’Arabie Saoudite passe sous la protection du parapluie nucléaire du Pakistan”, 22 septembre 2025.
Fusion Industry Association, FIA Annual Report 2024.
Global Compute, Rapport Global Compute Consolidé, La Guerre du Compute : Géopolitique des Technologies Critiques 2025-2035, janvier 2025.
International Energy Agency, Electricity 2024 Report.
Ali Shamkhani, données biographiques, Wikipédia FR, consulté mars 2026. Décès confirmé le 28 février 2026 lors des frappes de la deuxième vague sur l’Iran.